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Centre national des arts plastiques

Galerie Anne Barrault

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TIZIANA LA MELIA - Le scénario de la puanteur de Sainte-Agathe

Arts plastiques - Exposition
18 avril • 11 mai 2019

Au détour d’une méditation sur le processus de “décréation” décrit par Simone Weil, le conseil d’Anne Carson au visiteur de l’exposition de Tiziana La Melia à la Galerie Anne Barrault sonne comme un avertissement: attention à la tentation de goûter les images car le désir de les consommer pourrait s’avérer un refus d’affronter la contradiction qu’elles mettent au jour. Carson écrit:

Je me souviens d’un petit livre sur La Vie des saints qu’on m’a donné quand j’avais cinq ans. Ce livre décrivait les fleurs qui composent la couronne des martyrs avec une telle abondance de mots et de détails qu’il fallait m’empêcher de manger les pages. Je me demande quel goût pouvaient bien avoir ces pages dans mon imagination. Mais peut-être la compulsion à manger des pages n’a-t-elle rien à voir avec le goût. Peut-être qu’elle a à voir avec le fait de se trouver au seuil d’une contradiction, ce qui est une situation pénible que les enfants, dans leur sagesse naturelle, cherchent à fuir, alors que les mystiques l’aiment.1

L’histoire de sainte Agathe, par exemple, est à la fois douloureuse et sordide. Elle fut condamnée au bûcher pour avoir persévéré dans son voeu de chasteté chrétienne malgré les avances du préfet romain Quintianus. La terre refusa cette injustice et se mit à trembler rageusement. Dans le choas qui suivit le séisme, sainte Agathe fut jetée en prison et y mourut autour de 251. Pour la convaincre de renoncer au christianisme et de prendre Quintianus pour amant, elle fut violée plusieurs fois avant sa mort, on lui fit subir le supplice du chevalet et on lui coupa les seins à la tenaille. Le jour de sa fête, le 5 février, elle apparaît iconographiquement sous l’apparence de petites brioches en forme de seins coupés recouverts d’une cerise.

Sainte patronne des femmes atteintes de cancer du sein, des victimes de viol et des nourrices, sainte Agathe est invoquée pour protéger les femmes de la violence qu’elle a elle-même subie et qui la représente: par des après-midis froids de février, les gens se délectent de répliques de seins excisés, les doigts pleins de sucre glace. Simone Weil aurait peut-être vu dans ce paradoxe un phénomène de décréation. “Nous participons à la création du monde en nous décréant nous-mêmes”, écrit-elle.2

Autrement dit, la décréation est un processus de retrait de soi que la poétesse grecque du VIIe siècle Sappho décrivait comme une perte progressive d’acuité des sens de la vue, de l’ouïe et du toucher. Sappho, écrit Anne Carson, “nous montre les objets de la perception sensible se vider de leur propre contenu” au point de permettre à la poétesse de se tenir comme à côté d’elle-même. 3

Je propose au visiteur de regarder les peintures de La Melia de ce point de vue: comme des objets de la perception se vidant de leur contenu sensible. Des pois d’un papillon, par exemple, comme une forme vaginale rose fushia en plan-contre-plan avec une paire de formes d’un rose plus pâle, un damier fantômatique en arrière-plan dans le coin supérieur gauche. Ou encore Kind of murex, kind of marzipan, un corps vert foncé aux prises avec sa propre aura en néon et Radula, une forme grise qui semble assise sur sa propre ombre qui dégoutte. Chacune à sa façon singulière ces peintures réclament qu’on les mange et montre une forme en train de se défaire.

“Plus verte que l’herbe”: La Melia cite Sappho dans le sous-titre d’ouverture de la vidéo projetée au centre visuel de l’exposition et dans la vidéo inspirée de son texte d’accompagnement, St. Agatha’s Stink Script. Sappho parle d’elle-même et de son impression de s’être vidée d’elle-même au point de surpasser en couleur les choses du monde naturel. Puis les jambes d’Ada Smailbegović apparaissent à l’écran, vêtues dans les mêmes tons espiègles que le champ de fleurs sauvages qui l’environne, comme si l’on pouvait s’oublier soi-même jusqu’à devenir rose plus vif que les boutons de fleur.

Smailbegović est maîtresse de conférences en littérature anglaise à Brown University, mais rien ne l’intéresse davantage que les croisements féconds entre les disciplines: “Les sciences embrassent le résultat du changement, les découvertes les plus récentes. La poésie a le pouvoir d’embrasser le processus de changement, la nature du développement même”, écrit-elle. Les mains enveloppées d’une maille de couleur pâle, elle manipule une collection de coquilles d’oeufs, en berçant certains et en déposant d’autres sur ses genoux tels des objets précieux. Puis elle pulvérise les coquilles au mortier contre la pierre du patio fleuri, rappelant ainsi au spectateur la douloureuse contradiction qu’implique tout processus de transformation: pour devenir autre, il est nécessaire de faire l’expérience de la perte.

Natasha Marie Llorens

Alger, avril 2019

Heures de vernissage : 
16h-20h
Dernière mise à jour le 15 avr. 2019

Galerie Anne Barrault

51, rue des archives
75003 Paris 03
France
Téléphone : 09 51 70 02 43
Directeur : Anne Barrault